Le rideau est tombé depuis une semaine, mais le débat ne faiblit pas. Diffusé en direct le vendredi 30 octobre depuis le Manchester Central, Beat Luke Littler devait offrir à un amateur la chance de sa vie : une seule manche de 501, une seule occasion de battre le numéro un mondial et 501 000 livres à la clé. Fallon Sherrock l'a fait. Depuis, la conversation a changé de nature : on ne parle plus du exploit, mais de la manière dont Netflix a construit son émission.
Car le programme était aussi un pari pour la plateforme. Il s'agissait de son premier divertissement live au Royaume-Uni, face à la finale de Celebrity Traitors sur la BBC. Une vingtaine de candidats, une scène, un public costumé et deux animateurs, Gary Lineker et Richard Osman, entourés d'un plateau de consultants où figuraient notamment Lee Mack et Laura Turner.
Une manche, un couloir et un format qui s'essouffle
Sur le papier, l'idée est séduisante : le meilleur joueur du monde dos au mur, une seule manche, aucune deuxième chance. À l'écran, le résultat a vite tourné à la file d'attente. Les candidats sont montés l'un après l'autre, la plupart repartis en quelques minutes, et le suspense s'est étiré sur près de deux heures et demie. La presse britannique a parlé d'un format de fête foraine, où le champion affronte une succession de challengers sans que la tension monte vraiment.
Un seul candidat a réellement fait trembler la salle : l'Irlandais Pearse Mackle, ancien espoir du circuit, qui s'est retrouvé avec une fléchette sur le bull pour l'emporter avant de manquer sa cible de quelques centimètres. Pour le reste, Luke Littler a déroulé, comme il le fait depuis deux ans sur les scènes du PDC.
Fallon Sherrock, une gagnante qui relance le débat sur les amateurs
Fallon Sherrock est entrée en scène en quinzième position et n'a pas laissé passer l'occasion. Un 180 en cours de manche, une maîtrise immédiate, et la voilà qui empoche la plus grosse somme jamais remise à une joueuse de fléchettes. Lineker a conclu en rappelant qu'elle était arrivée coiffeuse de Milton Keynes et repartait avec un demi-million de livres.
Cette phrase a résumé une partie du malaise. Sherrock n'est pas une inconnue : elle a joué le championnat du monde PDC, elle a remporté le premier Women's World Matchplay en 2022 et elle est décorée d'un MBE pour services rendus aux fléchettes. Netflix a justifié sa participation avec une règle simple : tout joueur n'ayant jamais détenu de Tour Card PDC est considéré comme amateur. Sur le papier, c'est exact. Dans l'esprit, la promesse d'une anonyme surgie de nulle part ne tenait plus vraiment. Le détail complet de sa victoire est à relire dans notre article sur le sacre de Fallon Sherrock à Manchester.
Gary Lineker au centre des reproches
La critique la plus vive porte sur l'animation. Le format confiait la conduite du direct à une figure du football anglais, épaulée par Richard Osman, dans un registre de talk-show plus que de retransmission sportive. Une partie des observateurs y a vu le signe d'un divertissement qui n'assume pas tout à fait sa matière première : des fléchettes, un public de connaisseurs et un champion hors norme.
La charge la plus commentée cette semaine vient des médias spécialisés, qui résument l'émission à une succession de minutes sans relief et pointent les occasions manquées : pas de portrait des candidats, peu d'explications techniques, aucune mise en perspective du niveau réel de Littler. Un amateur éliminé en trois volées n'apprend rien au spectateur, et c'est précisément le reproche qui revient le plus souvent.
Des audiences qui sauvent la mise
Tout n'est pas à jeter. Selon les informations disponibles au lendemain de la diffusion, les audiences sont restées stables face à la concurrence de la BBC, avec un pic après la fin de Celebrity Traitors. Pour une première incursion dans le live, Netflix peut revendiquer un pari tenu sur le plan de l'attention.
La production était signée Workerbee, société basée à Manchester, et le dispositif rappelle d'autres formats où le grand public affronte l'élite, comme le Million Dollar 1 Point Slam du tournoi de tennis australien. Le modèle a ses adeptes, à condition que le spectacle tienne la distance.
Ce que la suite nous dira
Fallon Sherrock a déjà évoqué l'idée d'une deuxième édition, et Netflix n'a rien annoncé. La leçon de cette première est pourtant claire : le nom du champion ne suffit pas à fabriquer deux heures de direct. S'il y a une saison deux, il faudra probablement choisir entre le jeu télévisé et la compétition, resserrer le casting et donner au public des raisons de croire à l'exploit jusqu'au bout.
En attendant, le débat aura au moins eu un mérite : il rappelle que les fléchettes, portées par une génération de joueurs extraordinaires, intéressent désormais des plateformes qui n'en connaissent pas encore les codes.