Nathan Aspinall est l'un des visages les plus reconnaissables de la PDC. Double vainqueur de tournois majeurs, habitué de la Premier League Darts, il traîne avec lui une réputation qui dépasse largement ses performances sur l'oche : celle du joueur qui déteste sa propre chanson d'entrée.
Dans une interview accordée au Double Tops Podcast, 'The Asp' a livré une version de lui-même aussi directe que déconcertante, entre son rapport franchement ambigu avec Mr. Brightside des Killers, son projet assumé de passer à Lose Yourself d'Eminem lors de sa dernière saison et une vision du fléchettes résolument tournée vers la sécurité financière plutôt que vers la gloire sportive.
Mr. Brightside : l'hymne qu'il subit depuis dix ans
La scène est connue de tous les fans de fléchettes. Les premières notes de Mr. Brightside retentissent dans une grande arène, et des milliers de spectateurs reprennent en chœur le refrain des Killers avant même qu'Aspinall pose un pied sur scène. Pour le public, c'est un moment de communion. Pour lui, c'est une forme de torture douce.
Je suis peut-être appelé Nathan Aspinall, mais quand je marche dans la rue, c'est 'oh, Mr. Brightside'. Ça m'énerve.
La formulation est claire, sans ambiguïté. Il n'y a pas de fausse modestie chez 'The Asp'. Il assume ouvertement son agacement, tout en reconnaissant que la chanson a pris une dimension qui lui échappe désormais.
"Tout le monde l'adore absolument et ça fait partie des fléchettes maintenant." Cette phrase résume le paradoxe dans lequel il se trouve enfermé. La chanson n'est plus seulement la sienne, elle appartient au public, aux arènes, à l'atmosphère du sport. La retirer serait presque une trahison envers les fans.
"Je l'ai maintenu dans le top 40 depuis dix ans"
Aspinall n'est pas du genre à se plaindre sans une pointe d'humour. Sur le Double Tops Podcast, il a lâché cette formule avec le sourire : "Je l'ai maintenu dans le top 40 depuis dix ans. Vous voyez ce que je veux dire ?" Une façon de reconnaître, ironiquement, l'impact commercial que ses entrées répétées dans les plus grandes salles d'Europe ont eu sur la carrière des Killers.
Ce n'est pas une boutade anodine. Les walk-on songs dans le fléchettes professionnel ont une résonance culturelle réelle. Mr. Brightside est régulièrement citée parmi les chansons les plus streamées au Royaume-Uni lors des grandes soirées de tournois PDC. Le lien entre la chanson et le joueur est devenu si fort qu'il génère de la visibilité pour les deux parties, même si l'intéressé s'en passerait volontiers.
Les walk-ons iconiques qu'on ne peut pas changer
Aspinall est lucide sur la hiérarchie des walk-ons song dans le monde des fléchettes. Il a cité plusieurs exemples de chansons qui font partie intégrante de l'identité d'un joueur, au point de devenir intouchables.
Michael van Gerwen : Seven Nation Army, l'une des entrées les plus électrisantes du circuit PDC
Phil Taylor : une entrée légendaire qui a traversé deux décennies de domination
Raymond van Barneveld : une atmosphère unique dans les salles néerlandaises
Gary Anderson : une walk-on qui accompagne chaque apparition du 'Flying Scotsman'
Adrian Lewis : une identité sonore construite sur des années de compétition au plus haut niveau
"Il y a certaines walk-ons qui sont iconiques. Évidemment, celle de Michael, de Phil, de Barney, de Gary Anderson, d'Adrian Lewis, il y en a certaines qu'on ne peut jamais changer." Et il place la sienne dans cette catégorie, à contre-cœur.
Lose Yourself : le plan pour la dernière ligne droite
La promesse est formelle. Quand viendra la dernière année de sa carrière sur le circuit PDC, Nathan Aspinall marchera vers l'oche sur Lose Yourself d'Eminem. "Je ne peux pas la changer avant que ce soit ma dernière année, et je la changerai pour Lose Yourself. Ouais, à mille pour cent."
Il n'a pas attendu en vain. Il a déjà testé la transition à deux reprises. Lors du German Darts Grand Prix 2024, en route vers le titre, il a utilisé Lose Yourself avant sa demi-finale contre Kevin Doets. L'année précédente, lors du German Darts Championship, il avait fait le même choix pour un premier tour remporté 6-3 face à Maximilian Czerwinski. Les deux essais sont concluants sur le plan sportif. Le verdict sur l'atmosphère dans les salles ? Là, la question reste ouverte.
Le choix d'Eminem n'est pas anodin. Lose Yourself est une chanson sur l'opportunité à saisir, sur la pression du moment décisif, sur la concentration totale face à l'enjeu. Thématiquement, c'est peut-être la chanson qui correspond le mieux à la philosophie de jeu d'Aspinall, un joueur connu pour sa solidité mentale dans les moments critiques. Mais remplacer Mr. Brightside, c'est aussi couper un lien émotionnel avec des milliers de fans qui associent cette mélodie à des soirées inoubliables.
Le poids de la tradition dans les walk-ons PDC
Dans les grands tournois PDC World Championship à Alexandra Palace, Premier League dans les arènes européennes, Masters, Grand Prix d'Irlande les walk-ons sont bien plus qu'une formalité. Ce sont des rituels. Les organisateurs et les diffuseurs intègrent ces moments dans la narration du spectacle.
Changer de chanson d'entrée après une décennie représente un risque réel en termes de connexion avec le public. Lukáš Klečka, Peter Wright avec ses costumes extravagants et Snap, ou encore Gerwyn Price et ses prises de position spectaculaires à l'entrée chaque joueur a construit une identité scénique que les fans reconnaissent immédiatement. Aspinall le sait mieux que quiconque. C'est précisément pourquoi il attend sa dernière saison pour opérer le changement : à ce moment-là, les règles normales ne s'appliquent plus.
Le fléchettes comme travail, pas comme passion romantique
La deuxième révélation du podcast est peut-être la plus surprenante pour ceux qui projettent sur les sportifs professionnels une vision idéalisée de leur rapport à la compétition. Nathan Aspinall n'a pas caché ses priorités : il joue aux fléchettes pour l'argent.
"Je ne me soucie pas des trophées", a-t-il déclaré. "Je fais ce jeu parce que c'est mon travail et je ne veux jamais que mes enfants ou moi ayons à nous inquiéter de l'argent." La formulation est directe, presque brutale dans sa franchise. Elle rompt avec le discours habituel des champions sportifs qui évoquent systématiquement la passion, le rêve et la gloire.
Une vision familiale de la réussite professionnelle
Aspinall place la sécurité financière de sa famille au-dessus de tout. Ce n'est pas une posture. C'est une priorité structurante qui explique ses choix sa régularité sur le circuit, sa présence dans le maximum de tournois, son approche professionnelle de la préparation.
Honnêtement, je m'en fiche des trophées. Bien sûr, je veux gagner des tournois et je serai ravi d'ajouter un autre trophée à mon palmarès. Mais pour moi, c'est vraiment une question d'essayer de gagner autant d'argent que possible au cours des dix prochaines années.
Cette déclaration n'est pas une invitation à minimiser ses performances. Elle les contextualise. Aspinall a remporté l'UK Open en 2019 et le US Darts Masters deux tournois majeurs du calendrier PDC. Il a participé à plusieurs finales de Premier League. Sa place dans l'élite mondiale est établie. Mais le moteur qui le pousse à s'entraîner, à voyager, à maintenir son niveau sur la durée, c'est la stabilité économique pour les siens.
Un pragmatisme qui contraste avec les récits dominants
Dans le monde des fléchettes, les récits dominants tournent souvent autour de la passion pure. Luke Littler qui commence à jouer enfant et devient numéro un mondial à 17 ans. Michael van Gerwen qui déclare vouloir être le meilleur joueur de tous les temps. Peter Wright qui investit dans ses tenues extravagantes pour créer un personnage de scène mémorable.
Aspinall incarne une autre réalité du sport professionnel : celle du praticien qui exerce son métier avec excellence, sans chercher à alimenter un mythe. Ce n'est pas moins respectable. C'est même, d'une certaine façon, plus honnête.
La PDC a transformé les fléchettes en une industrie capable de générer des revenus significatifs pour ses meilleurs joueurs. Les prize money des tournois majeurs ont explosé au cours des quinze dernières années. Le World Championship à Alexandra Palace propose désormais un prize money total de plusieurs millions de livres sterling. Dans ce contexte, il serait étrange qu'un joueur du niveau d'Aspinall ne considère pas l'aspect financier comme une dimension centrale de sa carrière.
Le profil d'un joueur qui a tout compris
Ce que cette interview révèle, c'est un Nathan Aspinall qui a une conscience claire de ce qu'il est, de ce qu'il veut, et du temps qu'il lui reste pour l'obtenir. Il parle de "dix prochaines années" avec une lucidité qui implique une planification. Il évoque "sa dernière année" pour la walk-on comme une étape déjà anticipée, un horizon temporel précis dans son calendrier mental.
Cette clarté se retrouve dans son jeu. Aspinall n'est pas un joueur spectaculaire au sens où van Gerwen ou Littler peuvent l'être ses averages ne battent pas régulièrement les 110 points. Mais c'est un joueur consistant, difficile à battre sur la longueur, capable de hausser son niveau dans les grands moments. Sa victoire à l'UK Open 2019 face à Michael van Gerwen en finale reste l'une des performances les plus marquantes de sa carrière.
Année | Tournoi | Adversaire en finale | Score |
|---|---|---|---|
| 2019 | UK Open | Michael van Gerwen | 11-8 |
| 2019 | US Darts Masters | Mensur Suljovic | 8-3 |
Ces deux titres ont posé les bases d'une carrière au sommet. La régularité en Premier League Darts l'une des compétitions les plus sélectives du calendrier PDC confirme qu'Aspinall fait partie d'un groupe d'élite que les organisateurs considèrent comme des garanties d'audience et de niveau compétitif.
La dernière année comme aboutissement symbolique
L'idée de réserver Lose Yourself pour sa dernière année a quelque chose de cohérent avec la psychologie d'Aspinall. C'est un geste calculé, réfléchi, qui s'inscrit dans une vision long terme. Il ne cède pas à l'impulsion de changer maintenant parce qu'il sait que le contrat avec le public a une valeur. Il honore ce contrat jusqu'au bout, et il s'accorde une sortie à sa façon.
C'est aussi, d'une certaine façon, un dernier pied de nez : après des années à subir les couplets de Brandon Flowers, il clôturera sa carrière sur les paroles d'Eminem. "You only get one shot, do not miss your chance to blow." Pour un joueur qui définit sa réussite par la sécurité financière qu'il aura construite pour sa famille, le message ne pouvait pas être plus approprié.
Nathan Aspinall reprendra le circuit lors des prochains tournois PDC de la saison. Sa présence en Premier League Darts, si elle est confirmée pour la prochaine édition, sera l'occasion d'observer si ce discours pragmatique se traduit par une approche de jeu encore plus méthodique. La question n'est pas de savoir s'il peut gagner un troisième titre majeur les données de carrière suggèrent que c'est dans ses cordes. La vraie question est : quel prix mettra-t-il sur cette victoire ?